lecture analytique 2 : Diderot

l'incipit de Jacques le Fataliste

I. Un début de roman déroutant

 

- parodie des codes romanesques : le texte s'ouvre et se ferme sur un dialogue entre lecteur et auteur. Le lecteur pose des questions sur les attentes traditionnelles d'un incipit (présentation du cadre spatio-temporel, des personnages et de l'intrigue), mais l'auteur s'amuse à ne pas répondre à ces attentes. L'action est ainsi retardée, le lecteur est un peu perdu… L'importance des interrogations est à souligner : les questions attendues du lecteur restent sans réponse, et c'est l'auteur qui pose finalement le plus de questions : l'ouverture du roman est une ouverture des possibles.

 

- mise en abyme du couple auteur / lecteur : le couple entre Jaques et son maître reprend le dialogue entre auteur et lecteur : on retrouve les interrogations sur l'intrigue, dont la narration est sans cesse repoussée. Jacques joue sur les effets d'attente, comme l'auteur… Cette mise en scène affirme à nouveau le pouvoir du conteur, et donne à voir le travail de l'écrivain dans un effet de miroir qui nous plonge dans les profondeurs des abymes du récit. Mise en abyme annoncée par l’enchâssement des subordonnées qui dépendent du verbe « dire » aux lignes 4-5.

 

- un jeu sur les attentes : Le maître, ici, est celui qui « ne disait rien ». Un maître sans savoir, l’inverse de Léonard, laisse la parole à son valet, qui semble dépositaire d’une sagesse toute philosophique. On est dans un renversement des rôles qui interroge la relation maître-disciple et la nature du savoir qui sera dispensé.

 

II. Libertés du genre romanesque

 

- un texte protéiforme : le texte hésite entre plusieurs genres : le roman (avec narrateur, personnages, intrigue), le théâtre (omniprésence du dialogue, le couple maître/valet appartient à la comédie, on a aussi des « didascalies » comme à la ligne10), et le « conte » (philosophique?)

 

- à cette incertitude générique, on peut ajouter une incertitude sur les registres : est-on dans un roman d'aventures (dimension épique évoquée avec la guerre, le capitaine), un roman comique (dimension burlesque des coups de fouet), dans un roman d'amour (registre lyrique possible avec les amours de Jacques), dans un roman philosophique (dimension didactique évidente dès le titre)… Cette incertitude est incarnée par le comportement du maître, tantôt plein de compassion, tantôt violent… même les personnages sont insaisissables.

 

>> L'écriture romanesque semble se définir par cette liberté qui brouille les frontières entre genres et registres, entre plusieurs niveaux de lecture… mais cette liberté est également au centre des préoccupations de nos protagonistes

 

III. Le fatalisme mis en échec

 

- entre fatalisme et liberté : le capitaine est cité par 2 fois pour illustrer la doctrine du déterminisme : tout s’enchaîne et le hasard n'existe pas. 2 métaphores suggèrent cette idée : la balle de fusil qui trace l'image du destin, et les chaînons de la gourmette, qui figurent l’enchaînement des causes et des conséquences. Ces images sont cependant peu compatibles (image de la ligne et image du cercle) et le discours des personnages fait surgir l'absurdité de la thèse : « sans ce coup de feu, je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux » : le sens propre et le sens figuré se télescopent (coup de feu / coup de foudre), ainsi que les tonalités lyriques (amoureux) et comiques (boiteux). D'autre part, la logique semble malmenée par le maître également : « et tu reçois la balle à ton adresse » est une reprise de « chaque balle qui partait d'un fusil avait son billet » : là aussi le sens figuré (philosophique) est pris dans un sens concret (physique). L’enchaînement du discours, romanesque, relève plus de l'association d'idées poétique que de la logique rationnelle.

 

- ironie et humour : le déterminisme est évoqué avec légèreté par le maître qui demande à Jacques de commencer son récit « à tout hasard ». De même, les coups de bâtons « écrits là-haut » donnent une dimension ironique aux prétentions philosophiques de Jacques. Le déterminisme semble s'opposer aux libertés que prend le narrateur. Notons enfin que ce n'est pas le maître qui donne la leçon, les rôles sont inversés. L'ironie fonctionne comme un renversement des attentes, des conventions, des discours convenus, des valeurs traditionnelles… le roman est ici un genre très subversif…

 

- l’affirmation de la liberté de l’auteur : l’écriture se caractérise par une absence d’interdiction (« qu’est-ce qui m’empêcherait... »), de censure, et l’obéissance au seul principe de plaisir (« leur faisant courir tous les hasards qu’il me plairait »). Les verbes d’action témoignent de ce pouvoir : faire attendre / faire courir, marier / le faire cocu, embarquer – conduire / ramener. Les antithèses montrent l’étendue des possibles narratifs. Loin de nous conter l’aventure des personnages, cet incipit nous conte l’aventure de l’écriture.

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